Une recherche estivale sur les premières manifestations de la vie et les origines de roches volcaniques énigmatiques dans l’Arctique

Rob Rainbird, scientifique à la Commission géologique du Canada, dirige ce mois-ci une équipe de scientifiques canadiens et internationaux au nord du cercle polaire arctique à la recherche de certains des plus anciens microfossiles au monde et d’indices concernant les origines d’un énorme événement volcanique ancien. L’expédition permettra aux scientifiques d’examiner une section de la croûte terrestre en canot sur 200 km de la rivière Coppermine entre les lacs Dismal et Kugluktuk, pour recueillir des échantillons, prendre des mesures et effectuer diverses études scientifiques du 11 juillet au 10 août 2017. Vous pouvez vous joindre à l’aventure en suivant le blogue de l’expédition.

  1. Un voyage dans le temps en canot
  2. À la recherche des premières manifestations de la vie dans l’Arctique canadien
  3. Au fil de l’eau tant de beautés
  4. Bref historique de l’exploration de la région de la Coppermine
  5. La journée de terrain type d’un géologue
  6. De nouvelles perspectives chaque jour dans un paysage évoluant de dramatique façon

Un voyage dans le temps en canot

Texte et photos de Vivien Cumming – @drvivcumming

Tôt le matin, sur la rivière Gatineau, une brume légère s’élève de la surface miroitante de l’eau dormante. Les premiers rayons roses du soleil étincellent dans le courant et font reluire la fourrure imperméable d’un castor qui pointe la tête pour respirer.

La Gatineau
La Gatineau – Photographie : Vivien Cumming

Au loin, le doux bruit des eaux au cours plus rapide. Des oiseaux s’élèvent dans les arbres, des libellules émergent pour chasser moustiques et mouches noires, une pagaie fait un mouvement feutré dans l’eau.

Puis c’est le choc des canots qui se heurtent et le plouf des corps qui tombent dans l’eau! Le calme est rompu, le chaos règne dans la rivière alors que huit géologues se débattent à qui mieux mieux pour apprendre à manier des canots canadiens en eau vive.

Soutenus chaque jour par le café, de copieux déjeuners cuits au barbecue et l’espoir que la froide rivière ne nous engloutirait pas, nous avons passé deux jours à nous initier aux techniques de survie en eau vive avec des guides de Boreal River Rescue et deux jours à pagayer avec ceux de Blackfeather Expeditions sur les rapides de la rivière Gatineau, près de Kazabazua.

Nous avons appris à nager en eau vive, à interpréter les rapides pour déterminer les risques d’être entraînés sous l’eau et à repérer les contre-courants susceptibles de nous apporter un peu de tranquillité. Nous avons attaché des cordes, nous en avons lancées pour nous sauver des eaux les uns les autres et surtout nous avons appris à faire avancer le canot en ligne droite vers l’aval!

Entraînement au canotage en eaux vives sur la Gatineau
Entraînement au canotage en eaux vives sur la Gatineau – Photographie : Danny Peled

Tour cela, parce qu’en juillet nous allions entreprendre une expédition scientifique ambitieuse, 200 km en canot sur la rivière Coppermine, des lacs Dismal à Kugluktuk, là où la rivière se jette dans l’océan Arctique. Huit géologues, quatre guides de rivière, six canots, douze pagaies (espérons-le!) et beaucoup de matériel. Une rivière réputée pour ses eaux vives et un groupe de géologues d’âge mûr (pour la plupart) ayant très peu d’expérience du canot – toute une aventure!

Mais en fait, le canot n’est que l’outil – la véritable aventure, ce sont les observations scientifiques tout au long de notre route, où nous étudions maintenant les roches des rives, pour la première fois depuis que l’explorateur George M. Douglas a fait le même trajet il y a plus de cent ans (voyage raconté dans Lands Forlorn).

Ces roches nous font parcourir 500 millions d’années d’histoire de la Terre, commencées il y a plus de 1,5 milliard d’années lorsque les premières formes de vie pluricellulaire ont émergé. Nous examinons les roches le long des berges de la rivière et nous en prélèvons des échantillons. Nous poussons nos recherches dans la forêt. Un drone nous sert à cartographier la région.

Nous sommes à l’affût de certains des fossiles les plus anciens du monde, microscopiques, les premiers eucaryotes (organismes dont les cellules ont un noyau qui contient de l’ADN et d’autres organites enfermés dans des membranes). Le carbone des roches nous aidera à élucider l’environnement dans lequel vivaient ces organismes, et nous chercherons des indices sur les origines d’une formidable éruption volcanique survenue dans des temps reculés. Une théorie, à ce sujet, suppose que l’effusion massive de magma a été causée par un panache mantellique (forte poussée thermique issue de l’intérieur de la Terre); selon une autre, plus récente, elle aurait été déclenchée par l’impact d’une météorite.

Même si nous avons peut-être passé plus de temps dans l’eau que nous ne l’aurions voulu, l’entraînement nous a bien préparés pour ce voyage au cœur d’une région sauvage et éloignée de notre pays.

L’équipe, qui compte douze membres, est dirigée par Rob Rainbird, chercheur à la Commission géologique du Canada, et comprend des chercheurs canadiens et étrangers. Vivien Cumming, photographe pour National Geographic et la BBC, écrivaine et géologue, documente cette expédition au nord du cercle arctique.

Deux jours de pratique du canot en eaux vives pour nous préparer à affronter l’impétueuse rivière Coppermine
Deux jours de pratique du canot en eaux vives pour nous préparer à affronter l’impétueuse rivière Coppermine – Photographie : Danny Peled

Sur le terrain depuis le 11 juillet jusqu’au 11 août., nous avons notre blogue à l’adresse science.gc.ca. Vous y trouverez tout sur notre descente de la Coppermine à la pagaie : les piqûres d’insectes, un mois sans douche, la météo, la faune et, bien sûr, l’histoire de la Terre. Vous pouvez aussi suivre @drvivcumming sur Instagram et Twitter.

Vue rapprochée d’une pale d’aviron
Vue rapprochée d’une pale d’aviron – Photographie : Vivien Cumming

haut de la page


À la recherche des premières manifestations de la vie dans l’Arctique canadien

Texte et photos de Vivien Cumming – @drvivcumming

Cela fait une semaine que nous séjournons dans l’Arctique canadien. Le bilan est impressionnant! Nous avons franchi le cap des 1 000 piqûres d’insectes depuis longtemps déjà. Plus de 250 échantillons de roche ont été prélevés. Nous avons avalé 63 repas de nourriture déshydratée. Et la liste se poursuit : trois blessures mineures, aucune blessure grave. Nous avons pêché quatre poissons et aperçu plus de 20 caribous, aucun ours, un orignal et un loup.

En été, la toundra polaire de l’Arctique canadien se transforme en foyer de reproduction de moustiques et en terrain de jeux pour géologues et caribous. C’est l’endroit idéal pour étudier l’histoire de la Terre. Règle générale, le sol rocheux est à peu près dépourvu de terre et de végétation. Le nord du Canada réserve des découvertes géologiques parmi les plus palpitantes de la planète.

Nous sommes aux abords de ce paysage, à l’extrême limite de la forêt boréale. Ici, il y a encore de la terre et des arbustes. Adrian, notre garde-faune inuit (qui nous protège contre les ours), indique la présence de plants de bleuets et de pistes de caribous. Malheureusement, nous sommes à la fin juillet et les bleuets ne seront mûrs qu’à l’automne; ce qui n’est pas le cas des moustiques!

Des maringouins au-dessus des eaux bleues du secteur occidental des lacs Dismal
Des maringouins au-dessus des eaux bleues du secteur occidental des lacs Dismal - Vivien Cumming

Chaque jour, nous nous réveillons en priant pour qu’il fasse frais et que le vent se lève pour chasser les maringouins qui nous accablent. Nos prières sont parfois exaucées, mais pas tout le temps. Il y a des jours où le ciel est magnifiquement bleu sans la moindre brise. Les lacs Dismal où nous campons ne portent pas bien leur nom car ils n’ont rien de lugubre. Reflétant l’azur du ciel, leur eau est d’un bleu pur. C’est une invitation à la baignade, mais il suffit d’y plonger un orteil pour vite changer d’idée. Les eaux glaciales nous rappellent discrètement que nous sommes dans l’Arctique.

C’est sans doute l’un des rares endroits dans le monde où je préfère être fouettée par le vent froid de l’Arctique plutôt que de subir les piqûres incessantes des maringouins pendant ces chaudes journées d’été. Aucune partie de mon corps n’est épargnée. Peu importe l’épaisseur et le nombre de couches de vêtements que j’enfile, ils arrivent à me piquer! L’évolution ici les a sans doute faits plus robustes pour les rendre capables de piquer la peau coriace du caribou. Nulle part ailleurs dans le monde me suis-je fait piquer par un maringouin à travers mon épais pantalon imperméable en Gore-Tex!

Un de ces maringouins qui semblent capables de piquer à travers l’étoffe d’un pantalon en Gore-Tex
Un de ces maringouins qui semblent capables de piquer à travers l’étoffe d’un pantalon en Gore-Tex. – Vivien Cumming

Nous sommes à environ 80 km au sud-ouest du hameau inuit de Kugluktuk situé sur la côte de l’océan Arctique. C’est là que prendra fin notre parcours de lacs et de rivières de 200 km. La végétation devient plus éparse à mesure que nous allons vers le nord. Dans cette partie du Canada, nous devons traverser les marais de la toundra pour nous rendre jusqu’aux affleurements rocheux qui nous intéressent.

Du sommet d’une montagne des environs, nous apercevons ce qui nous a attirés ici. Des couches de roches sédimentaires anciennes se succèdent d’un escarpement à l’autre, à perte de vue. Ces formations inclinées par les mouvements tectoniques dominent de grandes parties du nord du Canada.

À perte de vue, des escarpements rocheux formés de sédiments qui se sont déposés sous mer il y a plus d’un milliard d’années
À perte de vue, des escarpements rocheux formés de sédiments qui se sont déposés sous mer il y a plus d’un milliard d’années. – Vivien Cumming

Les scientifiques de la Commission géologique du Canada devront traverser un marais après l’autre pour échantillonner les couches rocheuses dont chacune est une capsule-mémoire des conditions marines d’il y a plus d’un milliard d’années.

Corentin Loron de l’Université de Liège en Belgique est à la recherche de couches de chert qui contiennent des microfossiles pouvant nous renseigner sur l’origine de la vie. On sait que les roches datant de plus d’un milliard d’années contiennent des preuves de l’apparition de formes de vie plus complexes que les organismes unicellulaires qui existaient au tout début. Corentin trouve l’une de ces couches riches en fossiles et soulève une roche dure de couleur sombre. Il explique qu’elle contient vraisemblablement des espèces de fossiles qu’aucun scientifique n’a encore jamais vues. « Ce qui me passionne, c’est de chercher à savoir quand et comment la vie s’est diversifiée, à quoi ressemblait le monde il y a un milliard d’années et sous quelle forme la vie se manifestait à l’époque. »

Corentin Loron, étudiant au doctorat, examine le sol rocheux
Corentin Loron, étudiant au doctorat, examine le sol rocheux. – Vivien Cumming

Nous avons passé notre première semaine dans l’Arctique sur les berges des lacs Dismal, à étudier les roches sédimentaires remontant à plus d’un milliard d’années en bordure des lacs et dans les montagnes des alentours. Il s’agit de la première partie de notre voyage à remonter dans le temps jusqu’à une époque où les premières manifestations de la vie sur Terre ont commencé à prendre de l’ampleur sous la menace des éruptions volcaniques qui rendaient la vie difficile.

Le lever a lieu chaque matin vers 7 heures. Au menu : du gruau. Nous partons explorer le territoire et passons toute la journée à marcher dans la toundra, à prélever et mesurer des échantillons de roche et à prendre des notes. Chacune des couches de roche sédimentaire se lit comme un livre qui raconte l’histoire de la jeunesse de la Terre.

À midi, nous mangeons du saucisson, du fromage, des pommes et un mélange randonneur. Nous rentrons vers 18 h et prenons un repas d’aliments déshydratés reconstitués. Tout est délicieux lorsqu’on passe tant de temps dehors. En soirée, grâce à la lumière de l’été, nous passons du temps à travailler à la rédaction de nos observations, à jouer aux cartes ou à dormir lorsque la journée a été particulièrement éprouvante. C’est un mode de vie simple, il ne peut en être autrement. Le grand confort n’a pas sa place ici. La nature est notre maison. Je suis persuadée d’ailleurs que la plupart des membres du groupe s’accorderont pour dire qu’il n’y a rien qui puisse se comparer à la vie dans la nature, loin de chez soi, à accueillir ce que Mère Nature nous réserve.

Les canots abordent l’hydravion. Il y a tant de lacs dans le Nord qu’on en choisit un au hasard, on se pose et on monte le camp.
Les canots abordent l’hydravion. Il y a tant de lacs dans le Nord qu’on en choisit un au hasard, on se pose et on monte le camp. – Vivien Cumming

La prochaine étape de notre périple nous verra remonter en canot pour franchir les lacs Dismal jusqu’à la rivière Kendall pour rejoindre la rivière Coppermine. Le défi sera d’arriver à charger tout notre équipement personnel et de terrain, la nourriture, les tentes, les échantillons de roche, etc., dans les canots. Y arriverons-nous sans couler? Le temps sera-t-il favorable pendant notre trajet? On ne sait jamais ce qui nous attend dans l’Arctique…

haut de la page


Au fil de l’eau tant de beautés

Texte et photos de Vivien Cumming – @drvivcumming

Qu’arrive-t-il lorsque vous emmenez 12 personnes par avion à un camp de terrain et que vous devez les embarquer, avec armes et bagages, dans six canots? Eh bien, vous renvoyez une partie du barda avec l’avion!

Malgré tout, nous n’avons pas eu à en renvoyer tant que ça. Je suis étonnée de ce que l’on peut loger dans six canots : 12 personnes, 24 gros barils, 6 petits, 2 sacs pleins de tentes, une boîte à feu, un poêle à gaz, deux boîtes de matériel de cuisine, deux boîtiers Pelican contenant des drones, des ordinateurs et des appareils photo, et aussi – nous y tenions – une guitare.

La plupart de nos barils sont remplis de nourriture, et nous mangeons bien. Nous cuisinons sur la boîte à feu afin de ne pas laisser de trace de notre passage. Pour démarrer la journée, rôti de bœuf, poisson tout frais pêché, œufs et bacon, et mon plat favori – pain à la cannelle cuit au feu!

Habituellement, le transport pour le travail de terrain de la Commission géologique du Canada (CGC) dans les régions reculées du Nord se fait par hélicoptère, mais utiliser ses muscles et la puissance de l’eau pour se rendre à destination a son charme. Et comme nous devenons plus habiles à « lire » la rivière, nous commençons à voir que, parfois, il n’y a vraiment aucun effort à fournir, il suffit de laisser l’eau faire le travail. De surcroît, le fait de ne pouvoir aller que là où la rivière nous mène nous donne une idée de la vie au temps des premiers explorateurs.

Halage des canots sur la plage pour un campement
Halage des canots sur la plage pour un campement - Vivien Cumming.

Nous suivons la route qu’ont suivie George Douglas et August Sandberg, qui ont exploré la région en 1911-1912 à la recherche de l’origine des pépites de cuivre gisant dans le lit de la rivière – d’où le nom donné à la rivière, Coppermine.

La première partie de notre voyage nous emmène vers l’est à travers les trois lacs Dismal jusqu’à la rivière Kendall, qui se joint alors à la rivière Coppermine. Douglas les a parcourus en deux jours : ces lacs, écrivait-il, deviennent de moins en moins « lugubres » à mesure que l’on va vers l’est.

À nous, il a fallu trois jours, par un temps très semblable à celui qu’avait connu Douglas. Le premier jour fut le plus difficile. Alors que nous chargions les canots, le vent a forci et n’a plus montré aucun signe de faiblesse. Il nous a donc fallu pagayer contre le vent. Dur pour ce premier jour de canot, chargés comme nous l’étions de nourriture et de matériel.

Au deuxième lac, au contraire, le vent s’est mis derrière nous. Alors nous avons rassemblé les canots et, hissant une bâche en guise de voile sur des pagaies collées ensemble avec du ruban adhésif entoilé pour former un mât (n’est-ce pas incroyable ce qu’on peut faire avec du ruban adhésif?), nous nous sommes laissés pousser par le vent.

Le troisième lac s’est montré moins accueillant. Au moment du départ le matin, un fort vent soulevaient des vagues dans notre direction, ce qui est dangereux pour des canots bien chargés. Nous avons donc attendu et ce n’est qu’à 21 h que nous avons pu partir. Voyager à pareille heure l’été dans l’Arctique n’est pas un problème, car le soleil ne disparaît que pendant un instant et il ne fait jamais nuit. Nous sommes arrivés à 2 heures du matin – une belle randonnée de coucher de soleil où nous avons vu une mère grizzly et ses trois petits jouant sur le rivage.

Nous étudions les rapides de la rivière Kendall
Nous étudions les rapides de la rivière Kendall - Vivien Cumming.

Au bout du lac, nous attendait la rivière Kendall. De pied ferme, si je puis dire : nous allions descendre nos premiers rapides, avec des canots chargés. Or, nous avons réussi l’entreprise sans encombre ni trop de difficulté, si ce n’est qu’un de nos canots a fini la descente à reculons. À la fin de la rivière Kendall nous est apparue la rivière Coppermine, vaste et puissante. Subitement, nous avons fait l’expérience d’eaux très vives. On n’a pas à pagayer très fort, c’est toujours ça!

Chaque fois que nous dressons le camp, il nous faut d’abord penser à nous mettre à l’abri. Dans notre monde urbain, nous tenons pour acquis l’avantage d’avoir un toit au-dessus de nos têtes. Dans la nature sauvage, avoir un abri peut être une affaire de vie ou de mort. Ici, à tout moment et en un clignement d’œil, le temps peut changer et passer d’une belle journée chaude à des vents et à des pluies qui vous frigorifient. Une fois nos abris bien en place, la seconde priorité c’est bien sûr la bouffe!

Tom Skulski étudie un échantillon d’une coulée de lave avec sa loupe de terrain
Tom Skulski étudie un échantillon d’une coulée de lave avec sa loupe de terrain - Vivien Cumming.

Dans cette partie de notre voyage, nous échantillonnons des coulées de lave provenant de gigantesques éruptions volcaniques, appelées épisode Mackenzie, et qui recouvrent les roches sédimentaires porteuses de vie que nous avions étudiées dans les lacs Dismal. Tom Skulski, de la CGC, nous conduit parmi les couches de lave sans fin qui composent les montagnes qui nous entourent. Je les appelle les montagnes de crêpes brûlées, car les couches sombres de lave basaltique ressemblent à des crêpes empilées (on les appelle en fait les September Mountains).

L’échelle de ces éruptions volcaniques est énorme – du même ordre que pour les basaltes des plateaux du fleuve Columbia. Des traces de ces éruptions anciennes ont été trouvées au Canada à plus de 2000 km plus au sud. Une étude publiée en 1996 par Baragar et collègues a révélé ici la présence d’environ 150 coulées d’une épaisseur totale de 3 km, et nous voulons toutes les échantillonner!

Les montagnes composées de coulées de lave superposées – mes crêpes brûlées
Les montagnes composées de coulées de lave superposées – mes crêpes brûlées - Vivien Cumming.

Les éruptions à cette échelle ont un impact énorme sur le système climatique et la vie sur Terre. Nous ne savons pas encore quelle fut la cause de ces éruptions. Peut-être était-ce le choc d’une météorite ou la présence d’un point chaud dans le manteau de la Terre, comme ce que nous avons sous Hawaï de nos jours.

Des phénomènes de cette ampleur sont semblables à ceux qui ont causé les extinctions massives comme celle des dinosaures. Nous voulons donc savoir quels ont été les effets de ces irruptions sur la vie à cette époque et leur durée. « C’est l’une des raisons pour lesquelles nous sommes ici – nous ne savons pas », explique Rob Rainbird, de la CGC, chef de l’expédition.

Nous examinons l’état des roches avant, pendant et après cet épisode volcanique – pour avoir une idée de la façon dont la planète a réagi à de si grands épanchements de magma. Un magma que nous pouvons voir aujourd’hui tout autour de nous et qui a créé ce magnifique paysage.

La rivière Coppermine serpente à travers un magnifique paysage de roches volcaniques à la limite de la zone arborée
La rivière Coppermine serpente à travers un magnifique paysage de roches volcaniques à la limite de la zone arborée - Vivien Cumming.

Ce paysage me rappelle des régions de mon pays d’origine, l’Écosse, composées de collines et d’arbres épars. Mais ici, nos efforts ont été récompensés par l’observations de caribous, de bœufs musqués, de grizzlis, d’aigles à tête blanche, d’orignaux, de loups… et d’un petit oiseau semblable à un moineau que nous avons sauvé de la noyade dans la rivière.

Le courant nous emmènera gracieusement plus bas sur la rivière Coppermine et nous fera découvrir des roches qui recouvrent les coulées de lave en forme de crêpes, et mettra fin à notre relation au sujet de cette étrange période d’il y a plus d’un milliard d’années.

haut de la page


Bref historique de l’exploration de la région de la Coppermine

Rédigé par Pat Hunt

Les Kitlinermiut vivent dans la région de la rivière Coppermine depuis des millénaires. Les premiers explorateurs les nommaient « les Inuits du cuivre », parce qu’ils ramassaient ce métal des rives de la Coppermine. Ce sont d’ailleurs les rumeurs de la présence de cuivre et d’autres minéraux qui ont attiré les explorateurs occidentaux dans la région.

En 1771, Samuel Hearne explore la région et, à sa troisième tentative, atteint à pied l’embouchure de la Coppermine à partir de Churchill (Manitoba), une distance d’environ 1 700 km. Sa réussite en tant qu’explorateur est grandement attribuable à son adaptation au mode de vie et à la façon de voyager de ses guides autochtones. Malheureusement, il est entraîné dans un conflit ethnique le jour où ses guides croisent un groupe de chasseurs d’un peuple inuit ennemi. Témoin du meurtre de 20 Inuits, Hearne nomme l’endroit du carnage Bloody Falls et il écrira ne pouvoir jamais se remémorer les événements de ce jour épouvantable sans pleurer. Sa déception à l’égard de la région, et de son potentiel minier, sera encore plus profonde lorsque des fouilles exhaustives se solderont par la découverte d’un seul morceau de cuivre de quatre livres.

En 1900, J. « Mac » Bell – neveu de Robert Bell, géologue réputé de la Commission géologique du Canada – et Charles Camsell entament leur campagne d’exploration du Grand lac de l’Ours et de la rivière Coppermine pour le compte de la Commission géologique du Canada. Bell engage deux guides métis ainsi que Charles Bunn, jeune Américain en quête d’aventure. Ils se rendent à Fort Norman à bord d’un navire à vapeur pour ensuite remonter la rivière Great Bear en canot jusqu’au Grand lac de l’Ours. Pendant plusieurs mois, ils exploreront la rive nord du lac et effectueront une incursion dans les terres en remontant la rivière Dease jusqu’à la Coppermine. Camsell et Bell décident ensuite de quitter le groupe en vue d’explorer la région plus en profondeur.

En canot sur la rivière Dease en direction de la rivière Coppermine.
En canot sur la rivière Dease en direction de la rivière Coppermine. Photo prise par George M. Douglas, Lands Forlorn: A Story of an Expedition to Hearne's Coppermine River, 1912.

Près des lacs Dismal, ils rencontrent un groupe d’Inuits, qui s’enfuient à la vue de ces hommes étranges. Bell et Camsell se servent dans la cache de viande des Inuits et leur laissent, en contrepartie, une assiette en fer-blanc et deux aiguilles en acier. Ils découvriront plus tard que les Inuits les avaient suivis pendant deux jours pour s’assurer de leur départ, mais avaient dû conclure qu’ils étaient gentils, puisqu’ils leur avaient laissé des objets si précieux. Dès leur retour au Grand lac de l’Ours, Bell et Camsell apprennent que Charles Bunn, l’aventurier américain, séparé de son guide, s’est perdu.

Ils chercheront Bunn longtemps, mais devront abandonner pour reprendre leur périple. Camsell et Bell redescendent vers le sud par la rivière Camsell, puis par voie terrestre jusqu’au Grand lac des Esclaves. Ils n’ont parcouru que la moitié du trajet lorsqu’ils comprennent qu’ils n’arriveront pas à destination avant que l’hiver s’installe. Par chance, ils rencontrent des Plats-Côtés-de-Chien qui leur indiquent le chemin à prendre, de sorte qu’ils arrivent sains et saufs à Fort Rae au bord du Grand lac des Esclaves. La chance sourira également à Bunn : après huit jours d’errance, il croise des Autochtones qui le ramènent à Fort Norman par le fleuve Mackenzie.

En 1911 et 1912, une expédition privée de trois hommes est organisée en vue d’explorer et de cartographier en détail la rivière Coppermine. Le directeur de l’expédition, George M. Douglas, son frère Lionel et le géologue August Sandbury quittent donc Edmonton à bord d’une barge d’York, navire de charge solide, en direction du cours supérieur de la rivière Great Bear.

Barge d’York sur le Grand lac de l’Ours
Barge d’York sur le Grand lac de l’Ours (Douglas, Lands Forlorn)

Là, les membres de l’équipe halent la barge pour remonter les nombreux rapides de la rivière Great Bear. Ils traversent ensuite le lac houleux jusqu’à l’embouchure de la rivière Dease à la pointe nord-est. Lionel Douglas y restera pour bâtir une cabane en prévision de l’hiver; son frère George et August Sandbury pagaient, marchent et font du portage pour remonter la rivière Dease jusqu’aux lacs Dismal, puis descendront la rivière Kendall. Enfin, ils atteignent la Coppermine, qu’ils exploreront et cartographieront avant de retourner à la cabane.

En attendant la fin de l’hiver au Grand lac de l’Ours
En attendant la fin de l’hiver au Grand lac de l’Ours (Douglas, Lands Forlorn)

AAprès un long hiver, l’équipe Douglas retourne à la rivière Coppermine à pied et en traîneau à chiens. Les trois hommes réussissent à atteindre le golfe Coronation, au large de la côte nord du Nunavut continental. En cours de route, ils rencontreront des Inuits du cuivre. Pendant cette expédition, ils resteront et se lieront d’amitié avec deux personnages au destin tragique. Le premier est le père Rouvière qui, avec un autre prêtre, sera assassiné par des Inuits près de l’embouchure de la Coppermine l’année suivante. Le second est John Hornby, qui mourra de faim avec son neveu de 18 ans et un autre jeune homme en 1927, sur la rivière Thelon.

Ces expéditions et d’autres qui y ont été menées ont montré que cette contrée isolée et inhospitalière pouvait s’avérer un lieu sauvage et dangereux où seuls les mieux préparés pouvaient survivre.

Rédigé par Pat Hunt

Références :

Le premier compte rendu de l’exploration de la région de la rivière Coppermine est celui qu’a présenté Samuel Hearne en 1771.

J. M. Bell et Charles Camsell ont décrit leurs campagnes d’exploration réalisées en 1900 dans le rapport annuel de la Commission géologique du Canada, volume XIII, p. 95A-103A, qu’il est possible de télécharger à l’adresse : https://doi.org/10.4095/225151. Jean S. McGill traite aussi de leurs aventures dans Northern Adventures, 1974. J’ai le document en PDF et je peux le prêter.

George M. Douglas s’est lancé dans une expédition d’envergure vers la Coppermine en 1911. Il a publié son histoire dans Lands Forlorn: A Story of an Expedition to Hearne's Coppermine River, 1912. Il est possible de télécharger l’ouvrage à https://archive.org/details/landsforlornstor00douguoft

Vilhjalmur Stefansson a exploré l’Arctique pendant plusieurs années et a beaucoup navigué sur la rivière Coppermine. Le récit de ses aventures a été publié dans My life with the Eskimo, 1908, qu’on peut télécharger à : https://archive.org/details/mylifewitheskim00andegoog

L’équipe sud de l’expédition canadienne dans l’Arctique de 1913 à 1916 a publié les résultats de l’exploration menée dans la région de la Coppermine. On peut les consulter dans le « Volume XI : Géologie et géographie » du Rapport de l’Expédition canadienne dans l’Arctique 1913-1918. Il est possible d’en télécharger la carte géographique à https://doi.org/10.4095/107422; la description que fait l’équipe de la région de la Coppermine ne fait toutefois que répéter les éléments du compte rendu de Georges Douglas; les données géologiques sont également les mêmes.

haut de la page


La journée de terrain type d’un géologue

Texte et photos de Vivien Cumming – @drvivcumming

Pour ce billet, nous avons pensé vous donner une idée de ce que peut être une journée de recherche géologique dans l’Arctique. Bien sûr, les choses varient d’une journée à l’autre, mais voici tout de même un exemple.

7 h 02 Mon réveil sonne. Dehors, il fait déjà grand jour.

7 h 26 « C’est prêt! » L’appel du déjeuner est lancé. Il faut se lever, ouvrir son douillet sac de couchage à l’air tonifiant de l’Arctique, s’habiller.

7 h 33 Déjeuner : café, thé, œufs et bacon, avec gruau ou quelque autre bon plat que nous ont concocté nos fabuleux guides de canot-camping; parfois, ô bonheur, ils nous servent des brioches à la cannelle!

Du pain frais bien nourrissant.
Photo 1 : Du pain frais bien nourrissant.

8 h 11 Encore un peu de café.

8 h 17 Commencent les allées et venues pour les besoins naturels : on emporte la pelle, on creuse un trou, on fait ce qu’on a à faire.

8 h 34 Nous remplissons les sacs de notre matériel de terrain : impers, vêtements chauds, appareils-photo, calepins, marteaux brise-roche, sacs à échantillons, trousses de premiers soins, gaz poivré et avertisseurs sonores pour les ours, fusées éclairantes, couvertures de secours, ordinateurs de terrain. Avec en plus le repas du midi et un mélange montagnard, nous sommes prêts à affronter la nature.

9 h 13 Nous partons. Comme les roches qui nous intéressent sont généralement dans les collines et que nous campons sur la rivière, nous avons quelques kilomètres de marche à faire dans la forêt et les tourbières, harcelés par les moustiques, avant de parvenir à destination.

10 h 56 Nous parvenons à notre premier affleurement rocheux. Aujourd’hui, nous échantillonnons les couches de lave qui composent les collines. Les jours précédents, nous avons étudié des structures sédimentaires laissées par d’anciennes rivières et nous avons ramassé des cherts, roches sédimentaires riches en matière organique qui pourraient recéler des traces de vie primitive.

Dans la grande nature sac au dos.
Photo 2 - Dans la grande nature sac au dos.

11 h 07 Tom Skulski sort sa loupe de terrain pour examiner les cristaux des roches afin d’en déterminer la composition.

11 h 23 Nous échantillonnons la partie centrale d’une coulée de lave. Le centre d’une coulée se trouve là où le sol rocheux présente le moins de « vacuoles » -- des cavités produites par des bulles gazeuses qui, remontant dans la lave, sont restées piégées par son refroidissement.

11 h 33 Une fois nos échantillons recueillis, nous entrons les coordonnées GPS du lieu dans un ordinateur de terrain. Nous pourrons ainsi dresser une carte géo-topographique qui nous permettra d’évaluer combien de coulées il nous reste à échantillonner et de visualiser la répartition géographique de ce que nous avons prélevé déjà.

12 h 49 Nous venons d’échantillonner trois autres coulées laviques et nous sommes maintenant au sommet de la colline. Nous nous arrêtons pour manger, le regard embrassant un immense coude dans la Coppermine, justement nommé « Big Bend ».

13 h 19 Le retraçage d’une coulée à travers une vaste vallée glaciaire jusqu’à une autre colline nous donne à penser qu’il y a d’autres coulées à échantillonner.

11 h 31 Étienne Girard lance un minuscule hélicoptère téléguidé pour prendre des photos tridimensionnelles haute résolution des coulées, ce qui nous aidera à en reconstituer les conduits originels.

13 h 45 Étienne fait voler le drone à l’arrière d’une crête pour voir s’il y a d’autres coulées de l’autre côté.

Regard sur la Coppermine
Photo 3 - Regard sur la Coppermine

14 h 12 Il y en a bel et bien. Nous remballons le drone, déposons les échantillons déjà recueillis dans un grand sac blanc que nous ramasserons au retour, et nous traversons la vallée en retraçant d’autres coulées.

16 h 34 Après avoir échantillonné toutes les coulées qui nous ont menés au sommet de la colline, nous faisons un arrêt pour contempler la Coppermine qui serpente au loin.

16 h 47 Une rapide collation et nous prenons le long chemin du retour. Au fil de nos pas, nous recueillons de nouveaux échantillons tout en guettant les signes de vie autour de nous… y compris les moustiques auxquels nous tentons d’échapper!

19 h 04 Nous sommes de retour au camp, fatigués de notre longue marche.

19 h 14 Courtes ablutions dans l’eau glacée – rien de tel pour se remettre d’une longue journée de terrain./p>

19 h 37 Le souper est prêt. Nos guides, Jess, Chris, Dylan et John, méritent nos remerciements pour leur incroyable cuisine, si ingénieuse! Tous nous sommes d’accord pour dire que nous n’avons jamais si bien mangé sur le terrain. Un rôti de bœuf préparé au faitout l’emporte, et de loin, sur les aliments de camping lyophilisés!

La vie de camp.
Photo 4 - La vie de camp.

20 h 49 On prend des notes, on enregistre, on entre les points GPS dans les ordinateurs de terrain, on étudie les cartes géologiques pour trouver notre prochaine cible. Quelques parties de scrabble ou de cartes se jouent.

22 h 11 Nous nous préparons pour le coucher. Avec la lumière estivale toujours présente dans l’Arctique, il est difficile de savoir quand tombe la nuit, mais une longue journée de terrain suffit à vous faire basculer dans le sommeil.

Ceci donne une idée d’une journée de travail de terrain, mais chaque jour est différent et chaque type de roche exige différentes approches.

haut de la page


De nouvelles perspectives chaque jour dans un paysage évoluant de dramatique façon

Texte et photos de Vivien Cumming – @drvivcumming

La rivière se fraie, en serpentant, le chemin le plus facile dans un paysage de lointaine contrée que seuls les plus courageux ont la chance de contempler. Curieusement, notre déplacement quotidien devient chaque jour plus long : le chemin le plus court n’est pas toujours le plus aisé. Nous naviguons de façon à éviter les roches et les eaux peu profondes, mais le danger est plus grand que ne le révèle une carte. Nos guides de rivière, expérimentés, nous le rappellent souvent : « Il faut suivre l’eau, elle vous mène là où vous voulez aller. »

À la moitié de notre parcours le long de la rivière Coppermine, un parcours de près de 200 km, le paysage a changé de façon dramatique.

Les collines vertes formées d’innombrables couches de lave sombre entre lesquelles coulait une large rivière aux eaux calmes ont fait place à des canyons aux parois plutôt escarpées où une couche de grès rouge recouvre toutes les autres. Ici, la rivière se montre bien plus hostile. Nous affrontons notre bonne part de rapides, certains dont nous connaissions l’existence et d’autres, non.

Nous affrontons les rapides de la rivière Coppermine à bord de nos canots lourdement chargés.
Photo 1 : Nous affrontons les rapides de la rivière Coppermine à bord de nos canots lourdement chargés.

Nous avons déjà consommé plusieurs barils d’aliments, mais le poids des canots n’a guère diminué puisque les barils servent maintenant à transporter nos échantillons de roches. Ce sont de parfaits lests pour certaines expéditions, sans doute, mais ils ne sont pas très utiles pour affronter des rapides avec des vagues de quatre pieds de haut qui remplissent d’eau nos canots!

Les rapides de la rivière Coppermine, mémorables pour leur turbulence et leur beauté, portent bien leurs noms : les rapides Muskox, d’où nous avons vu un grand troupeau de bœufs musqués paître non loin; les rapides Sandstone, entourés de falaises stratifiées de grès rouge; et les rapides Escape, d’où l’on s’échappe par une gorge étroite. Celle-ci nous a offert un endroit spectaculaire pour dresser le camp sur le bord d’une paroi rocheuse, mais un groupe qui nous suivait en canot n’a pu échapper à son emprise : les courants tourbillonnants ont avalé l’une de ses embarcations. Nous avons aidé à la récupérer.

Les grès ici sont des dépôts fluviaux qui ont été laissés là par une autre rivière il y a plus d’un milliard d’années. Il y a quelque chose de merveilleux à suivre une rivière qui fraye son chemin parmi des roches formant les vestiges d’anciennes rivières.

Les canyons de grès de la formation d’Husky Creek, d’anciens dépôts fluviaux.
Photo 2 : Les canyons de grès de la formation d’Husky Creek, d’anciens dépôts fluviaux.

À examiner des couches de roches sédimentaires, les géologues ont toujours des questions à l’esprit : Dans quel type d’environnement ces sédiments ont-ils été déposés? Quand ont-ils été déposés? De quelle manière et sous quelles conditions climatiques s’est produit ce phénomène? Ces sédiments ont-ils été amenés ici par une rivière, un océan, un glacier? Dans ce voyage dans le temps, tous les scénarios se sont présentés à nos yeux et à notre imagination.

Les structures et les minéraux des roches nous donnent des indices sur la manière dont elles ont été déposées. On peut même deviner dans quel sens coulait une ancienne rivière grâce aux structures formées par les courants et qui ont laissé leurs empreintes dans les roches. Alessandro Ielpi, spécialiste de la sédimentologie fluviale de l’Université Laurentienne, et son stagiaire, Robbie Meek, sont les premiers à mesurer méticuleusement les structures de ces grès afin de dresser un portrait de l’ancienne région.

Chaque jour, ils reviennent en se réjouissant de toutes les nouvelles structures qu’ils ont découvertes dans les roches. La plupart sont visibles sur les berges, comme les rides et les fentes de dessiccation dont la préservation raconte l’histoire du chemin emprunté par une rivière fossilisée.

Rides modernes dans le sable reposant sur d’anciennes rides dans le grès.
Photo 3 : Rides modernes dans le sable reposant sur d’anciennes rides dans le grès.

L’un des principaux objectifs de notre voyage était de déterminer l’âge précis de ces roches. Nous savions déjà qu’elles dataient d’un peu plus d’un milliard d’années, mais une datation plus précise nous permettrait de déterminer exactement quelles furent les répercussions des grandes éruptions volcaniques et autres forces sur la vie et le climat d’alors.

Bill Davis de la Commission géologique du Canada a recueilli des échantillons tout le long du voyage pour trouver du zircon, un minéral très robuste qui peut servir à déterminer l’âge des roches grâce aux éléments radioactifs, appelés isotopes, qu’il contient.

La rivière, se frayant un chemin parmi des canyons et des gorges spectaculaires, nous amène à un autre ensemble de roches sédimentaires au sommet de grès fluviatiles rouges. Il s’agit de grès de couleur pâle et de schistes foncés déposés en milieu marin, ce qui nous donne à penser que le niveau océanique était plus élevé autrefois. Les schistes laissent paraître de petits éclats noirs, preuve que des microfossiles pourraient encore y être préservés. En comparant les fossiles trouvés avant et après les éruptions volcaniques, il est possible de se faire une idée de leurs répercussions sur la vie et de juger si elles ont encouragé ou retardé la diversification de la vie sur notre planète.

Les fossiles que nous cherchons font partie de la catégorie des acritarches. Ce mot est d’origine grecque : acritos signifiant confus et arch signifiant ancien. Comme vous pouvez le déduire, nous sommes à la recherche de roches anciennes et déroutantes! L’aspect le plus déroutant est que nous pouvons seulement recueillir des échantillons sur le terrain. Pour observer les fossiles, il nous faudra être en laboratoire, aidés de puissants microscopes.

Les premiers explorateurs sont venus ici à la recherche d’une source de cuivre, montant et descendant la rivière Coppermine en canot, s’alimentant des fruits de la terre et portant des peaux d’animaux. Nous venons ici avec nos canots modernes, nos barils d’aliments et nos vêtements Gore-Tex, et nous examinons les mêmes roches, mais cette fois pour découvrir l’histoire de la vie. Nous avons aussi trouvé une petite pépite de cuivre, joli clin d’œil aux expéditions d’autrefois.

Les spectaculaires chutes Bloody : il n’est pas recommandé de les explorer en canot!
Photo 4 : Les spectaculaires chutes Bloody : il n’est pas recommandé de les explorer en canot!

Nous avons passé notre dernière soirée aux chutes Bloody, aujourd’hui appelées Kugluk. Ces chutes furent nommées par un explorateur du XVIIIe siècle, Samuel Hearne, le premier Européen à parcourir le nord du Canada jusqu’à l’océan Arctique. Elles portaient bien leur nom, car c’est à cet endroit que les guides Chipewyan et Dene de l’explorateur ont massacré un groupe d’Inuits en 1771. À nos yeux s’offre un ensemble spectaculaire de rapides trop dangereux pour être affrontés en canot et qui grouillent d’ombles chevaliers remontant la rivière pour se reproduire. Ce sera donc pour nous un long portage de nos roches et de nos canots autour de cet obstacle toujours quelque peu terrifiant.

Quatre aigles royaux apparaissent pour nous guider alors que nous traversons la dernière section de la rivière avec nos canots liés, poussés par les vents favorables du sud. En entrant à Kugluktuk, le hameau inuit de 1 500 habitants situé à l’embouchure de la rivière Coppermine, sur la côte de l’océan Arctique, nous avons été chaleureusement accueillis par des enfants aux visages souriants et par de nombreuses questions sur notre aventure le long de cette rivière légendaire.

Rob Rainbird, le chef de l’expédition, fait ainsi le point sur ce merveilleux voyage : « C’est un rêve devenu réalité que d’avoir monté une expédition de recherche qui nous a permis d’atteindre tous nos objectifs tout en nous offrant un moyen de transport écologique et peu coûteux et aussi beaucoup de plaisir. Grâce à la température clémente, une équipe de recherche remarquable et des guides experts, nous avons réussi! »”

L’équipe aux chutes Bloody.
Photo 5: L’équipe aux chutes Bloody.

haut de la page

Date de modification :