Sélection de la langue

Recherche

Les scientifiques et les Premières Nations unissent leurs efforts pour aider le caribou à regagner son territoire

Figure 1 : Le nombre autrefois élevé de caribous des bois, dont les hardes prospéraient partout dans le Nord, diminue rapidement. Photo : © Conseil de la Première Nation des Innus Essipit

Figure 1 : Le nombre autrefois élevé de caribous des bois, dont les hardes prospéraient partout dans le Nord, diminue rapidement. Photo : © Conseil de la Première Nation des Innus Essipit


Le plus vaste écosystème de forêts et de milieux humides encore intact de la Terre est au Canada : la forêt boréale. Depuis des temps immémoriaux, les membres de la Première Nation des Innus Essipit vivent dans la périphérie méridionale de cette vaste forêt, située dans la province que l’on nomme aujourd’hui le Québec, sur le territoire que les Innus appellent le « Nitassinan », ou « Notre terre ». Bordée au sud-est par le majestueux fleuve Saint-Laurent, la communauté Essipit est bien connue aujourd’hui pour ses excursions d’observation de baleines. Toutefois, ses liens avec la forêt boréale et ses animaux, en particulier le caribou, sont profonds.

En collaboration avec des chercheurs d’Environnement et Changement climatique Canada et de l’Université du Québec à Rimouski, la Première Nation des Innus Essipit a réalisé un projet de restauration écologique qui a contribué à faire avancer la science de l’environnement et la conservation de l’habitat du caribou. Alors que des populations d’animaux sauvages sont en déclin partout dans le monde, de tels efforts sont essentiels pour aider à prévenir d’autres pertes et à mieux comprendre ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas dans le domaine de la conservation.

Pour prospérer, le caribou, comme tous les animaux sauvages, a besoin d’un endroit où il peut trouver de la nourriture et les ressources nécessaires afin de survivre et de se reproduire – en d’autres mots, d’un habitat. D’année en d’année la qualité de l’habitat du caribou des bois se détériore, et ce type de caribou vivant dans la forêt boréale du Canada est menacé dans la majorité de son aire de répartition. L’exploitation forestière et l’extraction des ressources en sont les principales causes. Les chemins d’accès ont aussi un impact très important. Le Québec à lui seul compte 476 000 kilomètres de chemins forestiers, ce qui équivaut à 12 fois le tour de la planète. Ces chemins ont de nombreuses répercussions sur l’habitat du caribou. Ils réduisent par exemple la densité de la végétation et la forêt s’en trouve clairsemée, ils divisent de vastes étendues de terrain en plus petites parcelles, phénomène appelé la fragmentation de l’habitat, et ils accroissent la présence de prédateurs.


Figure 2 : Un caribou des bois (Rangifer tarandus caribou) photographié par l’une des caméras activées par le mouvement utilisées dans le cadre de l’étude. Remarquez la mousse au sol, les épinettes et les sapins. Ce type de forêt boréale est l’habitat de prédilection du caribou, un endroit parfait pour trouver le lichen et d’autres plantes herbacées et arbustives qui constituent sa nourriture préférée. Photo : © Conseil de la Première Nation des Innus Essipit.

Figure 2 : Un caribou des bois (Rangifer tarandus caribou) photographié par l’une des caméras activées par le mouvement utilisées dans le cadre de l’étude. Remarquez la mousse au sol, les épinettes et les sapins. Ce type de forêt boréale est l’habitat de prédilection du caribou, un endroit parfait pour trouver le lichen et d’autres plantes herbacées et arbustives qui constituent sa nourriture préférée. Photo : © Conseil de la Première Nation des Innus Essipit.


Un élément clé de la conservation du caribou est la protection de son habitat naturel. Mais lorsque les dommages ont déjà été faits, par exemple lorsque des arbres ont été abattus pour construire des chemins d’accès, il reste une autre option : restaurer et régénérer activement le territoire endommagé. L’écologie de la restauration est un domaine relativement nouveau, et il existe peu de données sur le taux de succès des différentes pratiques. Au Canada, la plupart des travaux de recherche ont été effectués dans l’Ouest, là où la restauration des « lignes sismiques » (les voies d’accès vers les sites d’exploration et d’extraction pétrolière et gazière) a été largement étudiée. Cependant, dans l’Est du Canada, où il y a moins d’extraction de pétrole et de gaz, les chemins forestiers sont le principal type de perturbation linéaire du paysage. Compte tenu de leur abondance, de tels chemins constituent d’importants éléments pour explorer ce qu’il faut faire pour que les populations de caribous en voie de disparition ou menacées puissent se rétablir.

Dans le Nitassinan, la Première Nation des Innus Essipit collabore depuis de nombreuses années avec Environnement et Changement climatique Canada (ECCC) dans le cadre du Fonds autochtone pour les espèces en péril. Leur mission, qui consiste à protéger le caribou sur le territoire innu, a mené à la création du projet Collectif caribou. Les principales activités du projet se déroulent dans la réserve de biodiversité Akumunan (voir la carte ci-après).


Figure 3 : Zone d’étude dans la réserve de biodiversité Akumunan, située au nord-est de la rivière Saguenay, au Québec (Canada), au sein du Nitassinan, le territoire traditionnel des Innus Essipit. Quarante kilomètres de chemins ont été fermés dans le but de restaurer l’habitat du caribou.

Figure 3 : Zone d’étude dans la réserve de biodiversité Akumunan, située au nord-est de la rivière Saguenay, au Québec (Canada), au sein du Nitassinan, le territoire traditionnel des Innus Essipit. Quarante kilomètres de chemins ont été fermés dans le but de restaurer l’habitat du caribou. (SOURCE: Lacerte, R., Leblond, M., et St‐Laurent, M.-H. [2021] (en anglais seulement).


Akumunan, qui signifie « havre » en langue innue car il se veut un havre sûr pour le caribou, a été officiellement désigné réserve de biodiversité provinciale en 2020. Depuis, toute extraction industrielle de ressources est interdite, mais le territoire est encore en cours de rétablissement, car le quart de cette aire a été exploité entre 1968 et 2013. Par conséquent, lorsque les Innus Essipit ont revu leurs priorités stratégiques il y a quelques années, ils savaient qu’il serait bon pour leur communauté et pour le caribou de fermer et de remettre à l’état naturel les chemins forestiers qui sillonnent Akumunan. Comme l’a si bien dit Marc St-Onge, membre du Conseil de la Première Nation des Innus Essipit, « ce fut une excellente occasion d’échanger les connaissances locales de la communauté et les connaissances scientifiques dans le but de trouver et d’élaborer des solutions pour la conservation de l’habitat du caribou. »

Le dialogue entre les scientifiques et les détenteurs de connaissances locales est essentiel, car l’environnement ne réagit pas toujours comme prévu. Par exemple, laisser la forêt se rétablir d’elle-même après une perturbation ne donnera pas nécessairement des résultats optimaux pour la conservation du caribou. En fait, une fois coupée, la forêt boréale, caractérisée par une prédominance d’épinettes et de sapins et une abondance de sols tourbeux et marécageux, ne retrouve pas toujours l’aspect qu’elle avait avant la coupe. Bien souvent, la nouvelle forêt est plus arbustive et plus feuillue – on y trouve notamment des plants de bleuets, des bouleaux, des saules et d’autres feuillus. Cette situation est pire lorsque, après la coupe, un chemin forestier d’une largeur de 15 à 30 mètres est aménagé par compaction mécanique du sol et ajout de tonnes de sable pour le recouvrir. Lorsque de tels chemins sont abandonnés et relégués à la nature, la régénération contient moins de conifères (épinettes et sapins), et bien souvent, les ours et les loups peuvent les utiliser pour accéder à leur nourriture plus facilement. Ces deux espèces sont des prédateurs du caribou et de ses faons. La restauration des anciens chemins forestiers en habitat de choix pour le caribou nécessite alors une intervention plus active afin de favoriser l’établissement d’un habitat qui répond mieux à leurs besoins.

Pour ce faire, le conseil de bande Essipit a établi une série de traitements expérimentaux qui ont été appliqués sur des chemins forestiers fermés. Les traitements étaient les suivants : A) Les chemins ont été fermés à la circulation, puis laissés tels quels; B) Les chemins ont été fermés, puis ils ont été décompactés mécaniquement par creusage du sol à l’aide d’une pelle mécanique; C) Les chemins ont été fermés, décompactés, puis des plants d’épinette noire y ont été plantés; D) Les chemins ont été fermés et ameublis, et des plants d’épinettes y ont été plantés puis fertilisés à l’aide d’un sol enrichi (voir le schéma ci-après).


Figure 4 : Les quatre types de traitement appliqués sur les chemins forestiers fermés.

Figure 4 : Les quatre types de traitement appliqués sur les chemins forestiers fermés. (SOURCE: Lacerte, R., Leblond, M., et St‐Laurent, M.-H. [2021] (en anglais seulement).


Les traitements ont été appliqués sur 40 km de chemins fermés, et des données sur le déplacement du caribou, de l’orignal et de leurs prédateurs ont été recueillies pendant deux étés à l’aide de caméras activées par le mouvement. Au total, 160 caméras ont été installées sur les chemins étudiés, et 70 autres dans les forêts adjacentes, afin de documenter la présence de grande faune. Ce travail a été agrémenté par les nuées incessantes de mouches noires que l’équipe devait tenter de ne pas ingérer en inhalant l’air vif et frais de la forêt boréale. Mais la plus grande récompense pour les scientifiques a été l’obtention de données fiables et exactes.

Voilà où sont entrés en scène le chercheur d’ECCC Mathieu Leblond et ses collègues Martin-Hugues St-Laurent et Rebecca Lacerte de l’UQAR, afin de contribuer à l’analyse des données et aux statistiques. Les chercheurs ont conclu que le traitement C (chemins fermés, sol ameubli et plantation d’épinettes noires) menait à une augmentation des observations de caribous. L’ajout de sol enrichi a été effectué dans le quatrième type de traitement, mais il s’est révélé moins utile que prévu. D’autres végétaux feuillus ont tiré avantage de cet ajout de nutriments et ont délogé l’épinette, ce qui a attiré plus d’orignaux et d’ours.

Dans l’ensemble, le projet a été bénéfique tant pour les Innus que pour les scientifiques. Ensemble, ils ont obtenu le résultat souhaité, c’est-à-dire restaurer le territoire et améliorer l’habitat du caribou. Ils ont également contribué à améliorer les connaissances scientifiques sur les pratiques de restauration écologique dans l’Est du Canada. Enfin, la Première Nation des Innus Essipit dispose désormais d’un ensemble robuste de données de base pour évaluer l’efficacité de leurs pratiques de restauration à long terme. Les résultats de l’étude ont été publiés dans la revue Restoration Ecology, ainsi que dans un article à paraître dans la revue Journal for Nature Conservation.

L’écologie de la restauration deviendra une activité de plus en plus importante pour lutter contre la perte de biodiversité dans toutes les régions. Comme l’affirme Mathieu Leblond, coauteur de l’étude : « Nous avons passé l’étape de nous demander comment va le caribou des bois. Il ne va pas bien du tout, et nous savons que cette situation est causée par les humains. Il est maintenant temps de trouver des solutions. » Grâce à des efforts de restauration et de conservation menés par les Innus en partenariat avec les chercheurs, nous avons maintenant davantage de données probantes sur les meilleurs moyens de régénérer l’habitat du caribou dans la forêt boréale. Compte tenu des niveaux incessants et sans précédent de perte de biodiversité partout dans le monde, de telles collaborations sont essentielles pour protéger les plantes et les animaux contre les risques de disparition.


Date de modification :