Août 2024 | Agence canadienne d’inspection des aliments | par Rod Lister, Marie Claude Gagnon Ph. D et Bryn Shurmer
À la fin d’août 2022, les autorités sanitaires de l’Ontario ont rapporté à l’Agence de la santé publique du Canada 12 cas d’une maladie d’origine alimentaire inconnue à York (Ontario). Les premières observations des autorités locales de santé publique ont permis de déterminer que les symptômes concordaient avec ceux causés par une intoxication à l’aconitine. En outre, il a été possible de relier ces cas à la consommation de plats préparés par des restaurants qui avaient utilisé du Kaempferia galanga (gingembre aromatique), un ingrédient acheté localement. Un cas a déjà été rapporté en mars 2022, où quelqu’un avait également présenté des signes d’intoxication à l’aconitine après consommation d’un plat préparé à la maison.
Qu’est-ce que l’aconitine?

Photos de racines d’aconit de Carmichael (Aconitum carmichaelii) non parées (à gauche) et de racines parées vendues dans le commerce (à droite); les images A à D montrent des types de racines « Fuzi » parées qui sont vendues comme plante médicinale chinoise.
L’aconitine est une substance contenue dans certaines plantes à fleurs du genre Aconitum. Plus de 250 espèces de plantes appartiennent au genre Aconitum, et sont originaires des régions montagneuses de l’hémisphère Nord. Communément connues sous les noms d’aconit, d’aconit des loups et d’aconit-tue-loup, les espèces sont cultivées comme plantes ornementales ou comme plantes médicinales traditionnelles. Ces plantes et leurs racines contiennent des alcaloïdes toxiques qui peuvent rendre certaines personnes gravement malades, voire provoquer leur mort.
Enquête menée par l’ACIA

SCIEX 5500 QTRAP - spectromètre de masse utilisé pour la détermination de composés inconnus à l’échelle moléculaire
Lorsque des cas de maladies d’origine alimentaire sont signalés, un collectif de groupes de santé publique des trois paliers de gouvernement (municipal, provincial et fédéral) intervient. Dans le cas précis dont il est question ici, l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA) a collaboré avec les autorités sanitaires des régions de Fraser et de York, le Centre de contrôle des maladies de la Colombie-Britannique et le ministère de la Santé de l’Ontario. Ce groupe a été aidé par des médecins individuels qui ont traité des patients présentant des signes de maladie.
L’enquête sur la salubrité des aliments menée par l’ACIA a déterminé qu’une épice importée contenant de l’aconitine était à l’origine de ces maladies. L’épice était de la poudre de galanga (gingembre aromatique, galanga camphré, gingembre de sable), une poudre semblable au gingembre qui est couramment utilisée pour la préparation de currys, de soupes et de marinades.
Dans le cadre de l’enquête globale sur ces cas de maladie, deux laboratoires de diagnostic de l’ACIA ont analysé des échantillons de cette épice pour en connaître les compositions génétique et chimique. Comme ces travaux étaient reliés à une enquête sur la salubrité des aliments en cours en lien avec des maladies et des hospitalisations, il était important d’agir rapidement.
Mise au point d’une méthode d’analyse
À cette fin, une méthode rapide d’analyse quantitative ou confirmative pour le dosage de l’aconitine dans les épices par chromatographie en phase liquide et spectrométrie de masse (CL-MS/MS) a été mise au point au laboratoire de l’ACIA à Saskatoon. La chromatographie en phase liquide-spectrométrie de masse est une technique de chimie analytique qui allie les capacités de séparation physique de la chromatographie liquide aux capacités d’analyse de masse de la spectrométrie de masse. La chromatographie peut analyser des échantillons avec précision même en utilisant de très petits volumes.
La méthodologie mise au point est une adaptation d’une méthode utilisée à l’interne pour analyser une toxine différente dans des matières végétales, et cette adaptation constituait une démarche plus rapide que l’élaboration d’un autre protocole. Par ce processus, il a été déterminé que les échantillons contenaient de faibles concentrations d’aconitine.

Analyseurs génétiques 3730xl utilisés pour la détermination de l’ADN des échantillons
Un autre élément clé ayant permis l’avancement de l’enquête a été le codage à barres de l’ADN. Le codage à barres de l’ADN est une méthode d’identification de spécimens qui est fondée sur l’utilisation de courts segments standardisés d’ADN. Chaque espèce a son propre code-barres, tout comme les personnes ont des empreintes digitales distinctives et uniques. Ces codes-barres d’ADN peuvent être comparés à une bibliothèque de références à des fins d’identification. Pour l’ACIA, il s’agissait de prélever 15 échantillons de gingembre aromatique puis de les envoyer au Laboratoire de génotypage-botanique de l’ACIA à des fins d’analyses pour détecter la présence de matériel d’Aconitum.
Quels ont été les résultats?
En utilisant ces deux méthodes, l’ACIA a constaté que les 15 échantillons analysés (certains échantillons ayant été prélevés aléatoirement chez des détaillants et d’autres étant reliés à l’enquête) contenaient une certaine concentration d’aconitine. Il est intéressant de noter que les concentrations étaient très variées. Certaines concentrations étaient inférieures à 0,005 ppm (parties par million), tandis que celles de deux échantillons suspects (prélevés à la source possible de la contamination) atteignaient respectivement 5900 et 6100 ppm (voir l’annexe A). Pour donner une idée de l’ordre de grandeur des concentrations de 5900 et 6100 ppm, le Bureau d’innocuité des produits chimiques de Santé Canada a estimé que les niveaux d’exposition à l’aconitine étaient potentiellement 600 fois supérieurs à ce qui serait considéré comme ayant un effet toxique. Étonnamment, aucun des échantillons analysés ne contenait d’ADN de Kaempferia galanga (gingembre aromatique, galanga camphré, faux-galanga, gingembre de sable), bien que les produits échantillonnés étaient vendus comme étant de la poudre de galanga. Les autres matières trouvées dans les échantillons étaient du riz, du cumin, de l’avocat et du pissenlit. Aucun des échantillons collectés chez des détaillants ne contenait de concentrations toxiques d’aconitine.
Que s’est-il passé ensuite?
Les travaux des scientifiques de l’ACIA ont décelé des concentrations toxiques d’aconitine dans la poudre de galanga qui avait été utilisée pour préparer les repas qui avaient été consommés par les personnes malades. Cela a conduit le Bureau de la salubrité et des rappels d’aliments (BSRA) de l’ACIA à procéder au rappel d’une marque particulière de poudre de galanga qui était à l’origine des maladies. En fait, le produit visé par le rappel avait été mal étiqueté dès le départ. En effet, il ne s’agissait pas de poudre de galanga, contrairement à ce qui était indiqué sur les étiquettes, mais plutôt de poudre de l’aconit Aconitum kusnezoffi (Radix Aconiti Kusnezoffi), une plante souvent utilisée en médecine traditionnelle chinoise.
Conclusions
Ce cas illustre bien la façon dont plusieurs groupes de l’ACIA peuvent collaborer et utiliser la science pour solutionner des problèmes difficiles. En travaillant ensemble, les deux laboratoires de l’ACIA ont mis au point une méthode d’analyse rapide qui est capable de détecter une large plage de concentrations d’aconitine. En utilisant le codage à barres d’ADN de matières végétales, l’ACIA a pu détecter la présence d’Aconitum sp dans plusieurs des échantillons analysés.
En définitive, ces deux méthodes novatrices ont fourni à l’ACIA les données probantes nécessaires pour procéder au rappel des produits associés aux cas de maladie.
Annexe A – Résultats obtenus avec la méthode d’analyse mise au point par l’ACIA
| No d’ID de l’échantillon | Aconitine (ppm) | Valeur CT | ITS | psbA | rbcL |
|---|---|---|---|---|---|
| Échantillon no 1 | 0,018 | 30,11 | Taraxacum officinale (98,06%) | Oryza eichingeri (99,64%) | Oryza punctata (99,03%) |
| Échantillon no 2 | 0,018 | 28,94 | s.o. | Oryza rufipogon (99,10%) | Oryza sativa (98,75%) |
| Échantillon no 3 | 0,014 | 22,73 | A. karakolicum (100,00%) | A. stylosum (96,19%) | Oryza punctata (98,55%) |
| Échantillon no 4 | 0,019 | 21,73 | A. karakolicum (99,68%) | A. stylosum (98,11%) | Oryza sativa (98,75%) |
| Échantillon no 5 | 0,017 | 29,69 | s.o. | s.o. | Oryza glaberrima (99,52%) |
| Échantillon no 6 | 0,017 | 30,04 | s.o. | Persea americana (98,10%) | Oryza punctata (99,36%) |
| Échantillon no 7 | 0,020 | 28,73 | s.o. | s.o. | Oryza glaberrima (99,52%) |
| Échantillon no 8 | 0,030 | 22,22 | s.o. | A. flavum (97,81%) | Oryza punctata (99,52%) |
| Échantillon no 9 | 0,015 | 25,51 | s.o. | s.o. | Oryza glaberrima (99,31%) |
| Échantillon no 10 | 0,013 | 30,62 | s.o. | Actinidia chinensis (98,41%) | Machilus japonica (93,48%) |
| Échantillon no 11 | 6100 | 13,23 | A. karakolicum (100,00%) | A. stylosum (98,38%) | A. kusnezoffii (99,68%) |
| Échantillon no 12 | 5900 | 13,34 | A. karakolicum (100,00%) | A. stylosum (97,72%) | A. kusnezoffii (99,19%) |
| Échantillon no 13 | <0,005 | 31,13 | Cuminum cyminum (100,00%) | Cuminum cyminum (99,65%) | Cuminum cyminum (99,68%) |
| Échantillon no 14 | 0,010 | s.o. | s.o. | s.o. | s.o. |
| Échantillon no 15 | <0,005 | 29,68 | Paeonia lactiflora (100,00%) | s.o. | Litsea cubeba (100,00%) |
| A. napellus | s.o. | 17,36 | A. napellus (100,00%) | A. kusnezoffii (97,31%) | A. napellus (100,00%) |
Valeur CT = valeur du cycle seuil
ITS = espaceur interne transcrit
psbA = photosystème II protéine D1
rbcL = grande sous-unité ribulose-1,5-bisphosphate carboxylase/oxygénase